[J-3] Se coucher avec les poules
L’éclairage, c’est historiquement l’utilisation phare de l’électricité dans la sphère domestique. Avant l’arrivée de la fée electricité, à part dans certains appartements bourgeois reliés au gaz de ville, on s’éclairait à la lampe à pétrole. Avant ça, c’était l’huile de baleine, et encore avant ça, la bougie à la graisse de boeuf ou de mouton. Les chandelles à la cire d’abeille étaient un luxe réservé aux aristocrates.
Autant dire qu’avant l’électricité, l’éclairage domestique était anecdotique et on n’avait pas tellement d’autre choix que de se lever avec le jour et se coucher avec les poules. A ce titre, l’éclairage artificiel électrique semble une victoire flamboyante qui a permis d’étirer le jour qui rythmait la condition paysanne et de se coucher tard comme les aristocrates.
Mais revenons à aujourd’hui : avec les ampoules basse-consommation, le poste éclairage est en passe de devenir si minoritaire qu’à part éviter d’illuminer sa maison comme un palais princier et ne pas laisser allumé en sortant d’une pièce, on ne voit pas trop l’intérêt qu’il y aurait à faire des efforts de sobriété majeurs sur l’éclairage et vouloir revenir à la bougie. Avec le risque d’incendie, le jeu n’en vaut certainement pas la chandelle.
Cela dit, il y a un autre argument qui pourrait inciter à moins s’éclairer, ou plus exactement à s’éclairer moins tard : la santé publique. En effet, certaines études montrent que notre temps moyen de sommeil a été réduit de presque deux heures en moins de cent ans, passant de neuf heures à sept heures, principalement à cause de l’éclairage artificiel, puis à cause de la télévision. Le résultat, c’est que l’essentiel de la population est en état de retard de sommeil chronique, combattu à coup de café. On sait à quel point un enfant fatigué peut devenir pénible, et le même mécanisme est aussi à l’oeuvre chez les adultes. Donc on peut aisément imaginer que la société pourrait être moins morose et moins agressive si chacun se couchait plus tôt. De plus, ce manque de sommeil est devenu un vrai souci de santé publique, de nombreuses affections étant directement ou indirectement liées à cette fatigue généralisée.
Et par ailleurs, cette fatigue rend chacun plus sensible au stress et au moindre inconfort. Or si l’on regarde la consommation d’électricité, une bonne partie correspond à une demande de confort. Si on dort chaque nuit tout son saoûl, on tolère des niveaux de confort bien plus modestes. Ce qui se traduit mécaniquement par une réduction de la demande d’électricité (chauffage, eau chaude, etc.).
Tout ça pour dire que la journée sans nucléaire du 26 avril sera une bonne occasion de (re)découvrir tout le bonheur qu’il y a à se coucher avec les poules.